Aqaba : à la rencontre des plongeurs qui débarrassent le récif de son plastique

Sous la surface de l’unique littoral jordanien, une équipe de plongeurs bénévoles mène, sac après sac, une guerre qu’elle n’a pas déclenchée. Et l’ennemi, ils l’ont compris, vient de la terre.

Map of the Mediterranean region affected by climate change

Par beau temps, la mer Rouge, à Aqaba, invite à un émerveillement tranquille. La lumière du soleil traverse vingt mètres d’eau et tombe en faisceaux sur les coraux tabulaires et les gorgones. Les poissons-perroquets se déplacent tranquillement entre des structures édifiées au fil des siècles. Des bateaux à fond de verre glissent en surface, offrant une fenêtre sur un monde qui attire les touristes — et fait vivre les habitants — depuis des générations.

Mais ce décor est fragile : lorsque les déchets se déposent sur le récif, ils étouffent les coraux et perturbent les animaux qui en dépendent.

Alaa Hasassien a grandi à Aqaba et travaille en mer depuis 18 ans comme pilote de parachute ascensionnel et moniteur de sports nautiques. En 2019, il a contribué à la création du Blue Team, un groupe de 14 plongeurs bénévoles dont l’objectif est de retirer les déchets des fonds marins. « Au départ, notre motivation était purement touristique », explique-t-il. « Les touristes voyaient des déchets sur les sites, alors on s’est dit qu’il fallait nettoyer. » Plongée après plongée, l’équipe est passée d’un souci esthétique à une véritable démarche de préservation. Ils ont appris des techniques pour retirer les déchets sans endommager les coraux fragiles, et ont commencé à répertorier ce qu’ils remontaient.

Abed Khalifat, membre du Blue Team et plongeur depuis 2017, se souvient de l’ampleur de ces premières opérations de nettoyage : « Lors de l’une de nos premières plongées, nous avons repêché 55 sacs en plastique. » L’équipe enregistre et trie désormais tout ce qu’elle retire afin d’en retracer l’origine. Elle retrouve surtout des plastiques à usage unique, conçus pour ne servir qu’une fois, parfois quelques minutes à peine : gobelets, sacs, emballages, souvent coincés contre les coraux, voire accrochés à eux.

Une fois, ils ont même trouvé un poisson-globe — « Nemo », comme l’appellent les habitants — blotti dans un gobelet en plastique.

Leurs relevés, confirmés par les autorités locales, dressent un triste constat : la grande majorité des déchets plastiques qu’ils trouvent en mer proviennent de la terre ferme et sont poussés vers le rivage par le vent et les inondations.

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Les gens pensent que s’ils ne jettent pas leurs déchets à la mer, ceux-ci n’y finiront pas. Mais un déchet jeté n’importe où peut finir dans l’eau. [Abed Khalifat, membre du Blue Team et plongeur]

 

La science lui donne raison. Les coraux poussent lentement — environ un centimètre par an pour de nombreuses espèces — et, une fois étouffés ou abîmés, il leur faut parfois des décennies pour s’en remettre. Décrocher un plastique enchevêtré dans le corail exige une parfaite maîtrise de la flottabilité et une grande dextérité : un seul mouvement mal calculé peut briser ce qu’une génération a bâti. Les membres du Blue Team s’entraînent précisément pour cela, en privilégiant des gestes précis et à faible impact lors de chaque plongée de nettoyage.

500 sacs plastique par habitant et par an

Les déchets plastiques qui finissent sur les fonds marins d’Aqaba ne proviennent pas d’un seul endroit. Le golfe d’Aqaba est bordé par quatre pays, et le vent ainsi que les courants transportent des débris provenant de multiples directions. Mais la principale conclusion des chercheurs concorde avec ce qu’observent les plongeurs : la plupart de ces déchets proviennent de la terre ferme. En Jordanie, la quantité de déchets qui entre dans ce cycle est considérable. Un habitant utilise en moyenne environ 500 sacs en plastique par an, dont la quasi-totalité n’est utilisée qu’une seule fois avant d’être jetée. Sur l’ensemble des déchets municipaux générés par le pays, seuls 7 à 15 % sont actuellement recyclés. Le reste — les sacs, les gobelets, les emballages — finit dans les décharges, ou directement dans la nature.

Pour de nombreux habitants des villes, le lien entre l’utilisation quotidienne du plastique et un corail lointain n’avait rien d’évident. Mais de plus en plus de jeunes Jordaniens font le rapprochement.

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Après avoir vu tout ce plastique s'accumuler, j'ai commencé à emporter ma gourde partout avec moi et à la remplir quand j'en avais besoin. Honnêtement, c’est très pratique, et je crois même que ça m’a fait faire des économies. Et j'ai pris conscience que les microplastiques nuisent non seulement à ma santé, mais aussi au magnifique paysage qui nous entoure. [Rasha Sameer, enseignante à Amman]

De retour à Aqaba, les plongeurs racontent ce que représente, vu de près, ce flux incessant de plastique. Au-delà des dégâts physiques causés aux coraux, les objets à usage unique modifient le comportement de la faune marine. Alaa et ses collègues décrivent des poissons qui s’installent à côté, voire à l’intérieur, de déchets plastiques, ainsi que des animaux piégés dans des bouteilles ou des récipients fendus. Il ne s’agit pas d’anecdotes isolées ; ces observations concordent avec ce que les bénévoles récupèrent à chaque plongée. La conclusion de l’équipe est sans équivoque : l’intervention la plus efficace consiste à éviter que les plastiques à usage unique n’atteignent la côte.

Illustration of heat, drought, wildfire and flooding impacts across the Mediterranean
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L’un des moyens les plus directs pour contribuer à la protection de la mer Rouge consiste à réduire l’utilisation de plastiques à usage unique — car une grande partie de ce qui finit ici provient de la terre ferme. [Alaa Hasassien, moniteur de sports nautiques et membre fondateur de Blue Team]

Porté par le vent et les crues

Nasser Zwaidah, directeur de la réserve marine d’Aqaba au sein de l’Autorité de la zone économique spéciale d’Aqaba (ASEZA), a répondu à la mobilisation citoyenne par une action institutionnelle. L’ASEZA mène désormais des actions de sensibilisation dans les écoles et les universités, sanctionne l’abandon de déchets sur la voie publique par des amendes et promeut peu à peu des alternatives sur le marché local, en encourageant le verre, le carton et le papier à la place des plastiques à usage unique. « Le plastique est transporté par le vent et les crues », explique-t-il. « Les sacs en plastique, en particulier, peuvent étouffer les coraux en bloquant la lumière, ce qui obstrue leurs pores. »

Les campagnes de nettoyage menées en 2024 ont permis de retirer des dizaines de tonnes de déchets, et l’ASEZA fait état d’une baisse des volumes de déchets sur certains sites surveillés. Mais M. Zwaidah reconnaît sans détour que le nettoyage ne suffira pas : la demande de plastiques à usage unique doit baisser.

Les progrès sont réels, mais partiels. L’application de la réglementation, les produits alternatifs, la sensibilisation et l’éducation du public, ainsi qu’un suivi continu font tous partie de la solution — et aucun de ces éléments ne peut fonctionner sans les autres. Les plastiques à usage unique restent la norme partout, de l’épicerie de quartier au supermarché, car ils sont peu coûteux à produire et faciles à distribuer. Bien qu’ils ne soient utilisés que pendant quelques minutes, ils peuvent persister dans l’environnement pendant des centaines d’années.

Alaa le sait : le nettoyage seul ne rendra pas au récif sa santé. Son travail est important — les plongées du Blue Team protègent des coraux qui, sans cela, seraient étouffés — mais cela reste, au mieux, de la limitation des dégâts. Ce qu’il demande aux gens est plus simple qu’un brevet de plongée : utiliser moins de plastiques jetables, emporter un récipient réutilisable, bien fermer ses sacs poubelle les jours de vent. « L’un des moyens les plus directs dont disposent les gens pour contribuer à la protection de la mer Rouge, explique-t-il, consiste à réduire leur utilisation de plastiques à usage unique — car une grande partie de ce qui finit ici provient de la terre ferme. »

Sous les bateaux à fond de verre, le récif est toujours là : les poissons-perroquets, les gorgones, les coraux lents et patients. Que le spectacle qu’il offrira dans dix ans soit fait de couleurs vives ou de débris gris dépend moins de ce qui se passe sous l’eau que de nos choix quotidiens, loin du rivage.

 

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